La Fashion Week de Paris a refermé ses portes ce mardi 6 octobre. Une semaine de vêtements de luxe, de paparazzis et de célébrités…, mais derrière le glamour et les paillettes se cache une autre réalité : celle des travailleurs et travailleuses de la mode, systématiquement exploités, peu voire pas rémunérés, et dans une grande précarité. C'est ce que raconte l'anthropologue Giulia Mensitieri dans La mode : le plus beau métier du monde, avec Dani Collaterale, un roman graphique paru jeudi dernier aux éditions La Découverte / Delcourt, une enquête aussi dense que documentée qui braque les projecteurs sur les contradictions du capitalisme. RFI : Vous enquêtez depuis de nombreuses années sur le milieu de la mode : d'où est né votre intérêt pour ce matériau ? Giulia Mensitieri : Pour moi, la mode est une espèce de condensé du capitalisme contemporain. Il y a de nombreux aspects qui me paraissent fascinants, notamment l'articulation entre, d'un côté, la face étincelante du capitalisme, les imaginaires désirables, la production de ces images qu'on voit partout et qui font vendre ; et, de l'autre côté, les réalités de production qu'il y a derrière ces imaginaires étincelants, glamour, c'est-à-dire diverses formes d'exploitation, d'auto-exploitation, de prédation et de précarité. Effectivement, vous décrivez un milieu où l'argent est présent, mais ne circule jamais jusqu'à ceux qui font la mode, ceux que l'on appelle « les petites mains » : les couturières, les brodeuses, systématiquement et largement sous-rémunérées. L'argent circule en masse, oui, mais pas auprès des masses. L'accumulation de la richesse est très inégalitaire, ce qui est typique du capitalisme contemporain. C'est une des industries les plus riches, en France en tout cas, mais cette richesse – qui se base, rappelons-le, sur du travail et sur de la consommation – est faite aussi du fait qu'il y a énormément de travail très mal rémunéré, pas rémunéré, ou rémunéré, comme je le documente, en autre chose que de l'argent. À lire aussiItalie: la justice soupçonne plusieurs marques de luxe d’exploiter des travailleurs migrants Il y a notamment la rémunération par le prestige et la visibilité. Un cas frappant de cela, c'est celui des mannequins. Vous dites que non seulement ces derniers ne sont pas payés, mais en plus, leur travail produit de la dette. Comment est-ce possible ? Pour vous donner des exemples très concrets, faire, par exemple, ce qu'on appelle des pages éditos – c'est-à-dire des pages avec des photos de mode –, pour un magazine qui est prestigieux, c'est une opération professionnelle qui ne va pas vous amener de rétribution. Un mannequin qui fait un édito n'est pas payé, ça c'est certain. Défiler pour une grande marque aussi va très probablement ne pas être payé ou bien être payé vraiment en moindre mesure, ou alors par un objet : un rouge à lèvres, un sac, un tee-shirt. Sauf que les agences de mannequins anticipent tous les frais liés à l'exercice de la profession. Les mannequins paient pour être sur les sites des agences, il y a les billets d'avion, les visas, les taxis, les mototaxis, les avions pour les castings, les appartements, tout. Tout cela est avancé par les agences – et les mannequins, très souvent, ne le savent pas. Et ce qui se passe, c'est que, comme leur travail ne produit pas de l'argent, mais coûte, eh bien ce travail va produire de la dette. Cela va sans dire, ce système qui a lieu dans toutes les agences du monde, c'est totalement illégal. Un autre élément que vous rapportez dans votre ouvrage, ce sont ces castings organisés dans des camps de réfugiés... Nous vivons une époque où les mots de diversité ou d'inclusivité sont à l'ordre du jour, en tout cas dans la communication des marques. Donc, la mode a commencé à chercher davantage de mannequins racialisés. Vous n'ignorez pas que les mannequins sont grandes et minces. Eh bien, les Soudanaises aussi. La mode a donc commencé à organiser des castings dans le camp de Kakuma, au Kenya [l'un des plus grands du monde, NDLR], où se trouvent pléthore de réfugiées soudanaises. Les agences font marcher des filles dans les allées du camp, puis les amènent ici, en Europe. Il y a le cas de Nyabalang, dont je parle dans le livre. Elle a défilé ici, puis l'agence a estimé que ça ne marchait pas assez. Ils l'ont renvoyée dans le camp, avec une dette. Au-delà du dégoût moral que cela génère, c'est pour moi emblématique des décalages du capitalisme que l'industrie de la mode permet de mettre en lumière. D'un côté, il y a un imaginaire désirable ; de l'autre, les réalités. Cet exemple montre qu'au sein du capitalisme, la violence et la désirabilité peuvent coexister. Comment expliquez-vous que ce système continue, malgré tout, de tenir ? Il est possible de mettre en place ce type de système parce qu'il y a une forme ...
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