Découvrez l'univers Lu. créé par Lucide.care sur la base des textes du Dr. Lucien Lahmi.
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Texte du Dr. Lucien Lahmi mis en musique
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L'homme.
J’aimerais vous parler d’un homme.
Ni illustre ni criminel. Aucun éditorial ne lui sera consacré, aucun dîner ne fera circuler son nom. Et pourtant, il est mort.
Je vous en parle parce qu’il était mon patient. Longtemps. De ceux qu’on reconnaît de loin, pas à cause de la maladie, mais parce qu’on apprend à les connaître autrement que par elle. J’avais pris l’habitude de son visage, de sa façon d’entrer dans le couloir, de ce bonjour dit comme si nous nous connaissions depuis toujours. Il parlait avec une élégance discrète. Toujours optimiste, toujours debout, même quand le corps, lui, chancelait.
Il me racontait ses journées. Il était professeur. Sa classe, ses projets. Il parlait de son fils, un adolescent aux mots rares. Dans ses silences, il voyait son futur : « Il fera de grandes choses. »
Il ne se plaignait pas. Rien sur ce cou tenu par une minerve. Rien sur cette maladie entrée en lui comme une rouille dans le métal.
Il est mort. Et j’ai eu besoin d’écrire. Parce que c’est peut-être la seule façon, pour moi, de continuer un peu à le faire exister.
Je pense souvent à ceux qui traversent la vie sans bruit et qu’on laisse partir dans le silence. Je trouve cela injuste. On se souvient des monstres, des bourreaux, de ceux qui blessent. On se souvient aussi de ceux qui gouvernent, qui sculptent leur gloire en discours et en statues.
Et puis il y a les autres. Ceux qui font le bien sans jamais s’en vanter. Qui donnent, enseignent, tendent la main sans rien espérer en retour. Ceux qui avancent sans bruit, comme s’il n’y avait rien d’extraordinaire à être simplement justes. Ils vivent loin des caméras, et pourtant, si l’on prenait le temps de les regarder, nous serions bouleversés. Ceux-là s’éteignent comme une lampe en plein jour : personne ne remarque vraiment que la lumière baisse d'un ton. Ils partent sans fracas, dans une chambre que plus personne n’ouvre. Et pourtant ils étaient là, présents, solides, tendres, avec cette façon de tenir debout sans chercher les regards.
Des femmes, des hommes dont la bonté et la bienveillance n'est pas un « geste » mais une habitude.
C’est peut-être pour cela que j’ai commencé à écrire, quand j’étais interne. Pour ne pas les laisser disparaître. Qu’il reste quelque chose : une phrase, une image, une trace dans la langue.
Pour tous ceux qui marchent la terre et qui sont bons.
Pour rappeler que c’est eux, la véritable humanité, le monde réel, la société vivante, et non l’infime sélection qui peuple les livres d’Histoire ou les documentaires Netflix.
Ils sont mères, pères, sœurs, oncles, amis, collègues. Parfois leur nom devient un numéro de chambre, mais aucune dernière demeure, aucune vieillesse, aucun état ultime ne dit l’étendue d’une vie.
Ce texte est pour lui. Je l’ai écrit juste après avoir appris sa mort.
C’est peut-être ce que je sais faire de mieux : écrire pour ne pas oublier. Écrire pour que, dans la grande foule des vivants, il n'y ai pas de noms moins importants que d'autres.
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