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Bonus - La pleine Lu. #1 - La lucidité.

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Texte du Dr. Lucien Lahmi mis en musique

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La lucidité.

Il était là, assis sur son fauteuil roulant, les mains sur les accoudoirs comme s’il les avait oubliées là. Et nous, impuissants, réduits à lui proposer du confort, à défaut de mieux.

Il savait. Il savait qu’il ne guérirait pas. Pas par résignation, plutôt par lucidité.

Sa femme, elle, s’agrippait à l’espoir comme on s’agrippe à une rambarde au bord du vide. Non par méchanceté, mais parce qu’elle l’aimait, et qu’elle refusait de concevoir qu’il puisse partir. Pour elle, admettre qu'il allait disparaître, c’était déjà le perdre. Alors elle prétendait. Elle parlait fort, souriait plus qu’il ne fallait. Elle l’encourageait à tenir bon, à s’accrocher. « Ça va aller, tu vas voir. » Mais il ne voyait rien. Elle parlait dans le vide.

Lui, il me fixait. Son regard m’appelait à dire ce qu’il devinait déjà. Il n’y a plus rien à faire. Je n’ai pas prononcé ces mots. Parce que je ne les pensais pas. Oui, on ne pouvait plus traiter. Mais on pouvait toujours soigner, d’une autre manière. Guérir parfois, soulager souvent, consoler toujours. Ce n’était pas un compromis. Ce n’était pas un soin au rabais.

Pourtant, il était seul. Seul avec cette ambivalence terrible : la culpabilité de ne plus avoir la force de composer avec cette maladie qui le rongeait, et ce déjà-là, installé au fond de lui, contre lequel il n’avait plus l’énergie de se dresser.

C’est là, je crois, l’épreuve la plus rude de notre métier. Ce glissement, presque imperceptible, d’un retour à la santé vers l’accompagnement d’un mourant.

Je repense souvent à Ivan Illitch, ce personnage de Tolstoï. Ivan sait qu’il va mourir, il en est certain. Mais autour de lui, tout le monde s’acharne à prétendre que non. Sa femme, ses collègues, tous préfèrent détourner le regard, occuper l’espace de paroles inutiles plutôt que d’affronter ce qui est là. Et Ivan s’enfonce, seul, dans la certitude de sa fin. Une solitude d’autant plus cruelle qu’elle est contredite par cette comédie perpétuelle, ce refus obstiné de nommer ce qui arrive.

Accepter parfois, ce n’est pas perdre. Ce n’est pas abandonner. C’est simplement reconnaître que l’existence prendra fin plus vite que prévu. Que cette fin doit pouvoir être approchée sans honte, sans mensonge, sans cette solitude qu’on inflige par maladresse. Apprendre à regarder en face ce qui fait peur pour ne pas laisser ceux qui partent le faire seuls, en croyant qu’ils ont échoué.


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