• 1er décembre - 1er épisode sur 25 du voyage de Saturnin
    2025/11/18

    Saturnin Muge était un garçon... Comment dire ? Le mieux peut-être est de rappeler ici les paroles que prononça, le jour de sa naissance, la Blanche Ferragut. Elle était entrée dans la petite ferme des Muge avec son éternel parapluie rouge et sa chaufferette, pour clopiner vers le nourrisson emmailloté. Les femmes qui étaient venues assister la Sidonie s'étaient tues. Même cette bazarette d'Adèle Burle avait fermé son bec et s'était contentée d'éclairer le berceau à l'aide de la lumière tremblotante de sa Calen. Il faut dire que la Blanche Ferragut, on la craignait un peu avec sa manie d'aller ramasser des simples dans des coins de collines où même les bergers ne se risquaient pas. « Et puis, disait-on il ne faut jamais se fâcher avec quelqu'un qui commande aux chiens ! » Le trio s'était donc reculé pour observer la vieille femme qui, ajustant son gros châle de laine verte sur ses épaules, avait observé le nouveau né qui babillait au fond du berceau. Après quelques secondes, elle s'était tournée vers la Sidonie qui, toute pâle, toute pauvrette sous l'énorme édredon de plumes, attendait la sentence. La vieille avait alors laissé tomber de sa voix qui effraye même les nervis d'Aubagne : - Ma pauvre petite, je crois que ton gari, il a vu la foudre. Ce qu'avait voulu dire la vieille Blanche avec cette phrase étrange pour qui ne connaît pas la flamboyante langue provençale, c'est que le petit, bien que vigoureux, n'avait guère de chance de faire Polytechnique. Et de fait, dès son enfance, Saturnin ne fit guère d'effort pour faire mentir la prédiction de la Ferragut : ses rêveries continuelles, sa gaucherie, lui firent bientôtadopter, par tout le village, le sobriquet de « Ravi ». (Soupir)Mais que faire d'un pareil pistolet ? La sagesse provençale qui sait se faire aussi prompte que pratique fit dire à certains que puisque le garçon aimait à passer des heures à rêvasser dans la garrigue autant qu'il le fasse entouré de moutons !


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  • 3 décembre - Le conseil de Blanche
    2025/11/18

    - Qui vient ? - C'est moi, c'est moi Saturnin. La porte s'ouvrit aussitôt et avec une rapidité stupéfiante pour son âge, la vieille saisit Saturnin par le bras pour le tirer à l'intérieur. - Tu es fada, mon petit, d'aller par une tempête pareille, fit-elle en l'amenant devant la grande cheminée où flambait un rapide feu de pin. — dis-moi ce qui t'a fait venir chez moi ? Saturnin n'eut pas à s'expliquer beaucoup : la Ferragut hocha trois fois sa tête parcheminée, reprit un verre de liqueur, et grogna un peu, avant de parler d'une voix grave. — Vois-tu, mon petit, les habitants de notre village ont eu bien du malheur. Cette année a mis à l'épreuve bien des esprits, bien des ventres et bien des espoirs. Il y a eu la guerre et l'épidémie au printemps qui a emporté les jeunes qu'on nous avait laissés. Je ne parle pas des récoltes qui n'ont pas été fameuses. Il faut que tu comprennes, Saturnin : toi, tu es resté là haut, dans tes collines, avec les bêtes, le ruisseau et tous les parfums que t’apporte le vent. Eux, en bas, ils ont souffert, ils ont perdu des êtres chers, ils ont vu des chambres désertes. Alors aujourd'hui, malgréleurs grosses voix et tous ces grands gestes qu'ils font lorsqu'ils se rencontrent, ils se retrouvent fatigués. Ils se sentent vieux, ils sont vieux. C'est terrible car ils ont perdu l'essentiel : la joie de vivre. - Perdre un tel trésor, dit-elle, c'est attirer le malheur. - Il faut ramener la joie de vivre ! - Et ça une seule personne est capable de le faire : c'est toi ! Si Saturnin avait été quelqu'un comme vous et moi, il aurait pensé que la vieille femme se moquait de lui. Mais un lien étrange s'était tissé entre le jeune pâtre et la vieille rebouteuse ; Saturnin sut alors que jamais Blanche Ferragut n'avait été aussi sérieuse.


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  • 6 décembre - Arrivée à marseille
    2025/11/18

    - Fichtre, c'est pas bien compliqué, lui avait dit un garçon de café à la chevelure luisante. Vous allez par la rue Saint-Ferréol, vous tournez à la Canebière pour descendre jusqu'au Vieux Port, vous le contournez par la droite, vous êtes au Panier. Pas compliqué, il en avait de belles ce gominé ! Plusieurs fois, notre pauvre Saturnin avait manqué de se faire renverser par un de ces attelages à quatre chevaux qui, cuirassés et noirs, semblaient être conduites par le diable en personne. Pour vrai, il faillit abandonner. Tout ce bruit, ces cris de cochon qu'on égorge, qu'on lui lançait presque sous le nez : "Raccommodeur de chaise ! ", "Limaçons ! limaçons !", "Belles fleurs, belles fleurettes, fleurinettes à qui veut !", "Demandez lePetit Provençal ! ", ces sabots ricochant sur les pavés jonchés d'épluchures et de papiers gras ! Serrant les dents, il évoqua le visage de sa mère, ses chères collines qui savaient si bien lui offrir le ciel. - Oh collègue ! Tu débarques de ton pays, toi. Té, il n'y a qu'un pacoulin, sauf ton respect, pour me faire des yeux de Gobie devant cette affreuse agitation. Tu viens chercher fortune ? - Oh, non, répondit Saturnin avec un geste vif. Je dois aller chez le cousin d'une dame de mon village. Il doit m'apprendre, je dois travailler... - Oh, pauvre ! Travailler ? mais c'est une malédiction, une vraie déformation de la vie ! Ce fainéant, qui répondait au nom d'Emile Bouffareli, n'avait jamais travaillé de sa vie. - Après tout, dit-il en s'étirant, j'ai encore un peu de temps avant mon curaçao de onze heures. Donne-moi l'adresse de ce cousin, je vais t'y emmener.


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  • 8 décembre - Titin le pêcheur
    2025/11/18

    En mer, entre le moment où l'on remontait la palangre et où on regagnait le port pour décharger les poissons, Titin et Saturnin se lançaient dans des discussions passionnantes qui faisaient hausser les épaules du père Rouffe. Au contact de Titin, notre Saturnin perdit un peu ses manières empruntées. Il se surprit à ne plus bégayer. Il s'étonna de trouver les mots pour dire ce qu'il ressentait, pour faire comprendre à Titin le malheur qui guettait son village et l'importance que prenait sa mission. Il devina que ces progrès, ils les devaient à ce grand gaillard aux mains rongées par le sel, à cette façon qu'il avait de l'écouter, de ne pas l'interrompre quand ses paroles traînaient un peu. Il comprit que, grâce à la connaissance d'autres contrées et d'autres hommes, Titin avait acquis une sagesse faite de patience et de curiosité qui permettait à ceux qui le rencontraient de devenir meilleur. Car parler avec Titin c'était sentir que ce qu'on disait, même si ce n'était pas toujours bien malin, avait de l'importance. Le pointu se balançait doucement, Marseille resplendissait sous le soleil de l'aube et la voix de Titin distillait à Saturnin un peu de cette sagesse des voyageurs. - Toutes ces rencontres, ça m'a appris deux choses. La première est qu'il ne faut jamais hésiter à aller voir ailleurs : ça fait du bien au cabeston et ça chasse les idées noires. La seconde c'est que plus tu rencontres de gens différents de toi, mieux tu te connais quand tu les quittes. - Cela fait maintenant six jours que tu es avec nous. Tu as goûté au métier de pêcheur, tu as vu la mer et je t'ai dit ce que je savais de ses richesses. Je crois que tu as appris quelque chose qui sera utile. Je crois aussi que ce n'est pas suffisant et qu'il te faut chercher encore. Saturnin acquiesça en silence. Il sentait que Titin avait raison.


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