NOTRE REFLEXIONEt si le problème, aujourd’hui, n’était pas que nous n’aimons plus la musique ? Nous l’aimons nous en consommons énormément, mais parlons de talent et de qualité. On est ensemble? Eh bein … « Crier n’est pas chanter ». Cette phrase de Cyrique Ngoboka, musician passionné de la culture musicale rwandaise, m’est restée en tête après notre conversation. Elle paraît simple, presque évidente, et pourtant, elle dit beaucoup de notre époque. Nous vivons dans un monde où tout semble devoir être plus rapide, plus fort, plus bruyant, plus visible. La musique elle-même n’échappe pas à cette accélération : on produit, on publie, on écoute, on passe à autre chose. Nous n’avons jamais eu autant de musique à notre disposition, ni autant de moyens de la faire entendre. Mais écouter vraiment demande autre chose que des écouteurs et une connexion internet [ces deux-là sont quasiment omniprésents]. Cela demande du temps, de l’attention, une certaine disponibilité intérieure. Car chanter n’est pas seulement produire un son, pas plus que faire de la musique ne consiste simplement à aligner des notes. Il y a dans la musique quelque chose qui demande à mûrir, à respirer, à être entendu — parfois même dans ce qui ne se dit pas.C’est peut-être pour cela que certaines œuvres restent avec nous pendant des années, tandis que d’autres disparaissent quelques secondes après leur écoute. La différence n’est pas toujours dans la qualité de la voix ou dans la sophistication de la technologie utilisée. Elle se trouve souvent ailleurs : dans ce que l’artiste a réellement vu, ressenti, travaillé et voulu transmettre. Et plus profondément encore : est-ce que nous donnons encore à la musique le temps de nous dire quelque chose ? C’est ce genre de questions que je continue de me poser, et de poser, après cet entretiens avec Mr Ngoboka.Beaucoup de gens connaissent cet artiste à travers la musique. Mais au fil de notre échange, j’ai découvert — ou plutôt redécouvert — que notre conversation dépassait largement la question de savoir comment chanter, diriger une chorale ou reconnaître une belle voix. Nous parlions de quelque chose de beaucoup plus vaste : de ce que l’esthétique fait à l’être humain.Ngoboka a utilisé une expression qui m’a pris de court: « Umuziki uhumura ubwonko » — la musique « ouvre » ou « aère » le cerveau. Et je me suis demandé : qu’est-ce qui se passe réellement en nous lorsque nous chantons ? Qu’est-ce qui se passe dans le cerveau, dans le cœur, dans le corps, lorsque la voix, le rythme, les mots et même le silence se mettent à travailler ensemble ? Cela m’a ramené à quelque chose de profondément rwandais : notre tradition orale.Avant que l’écriture ne devienne notre principal moyen de conserver le savoir, nous mémorisions autrement; nous chantions, nous récitions, nous répétions. Les proverbes eux-mêmes, me rappelle Mr Ngoboka, étaient souvent portés par une certaine musicalité. La mémoire n’était pas seulement une fonction du cerveau; elle était presque une pratique collective. Aujourd’hui, nous avons des téléphones, des ordinateurs, des disques durs, le cloud. Nous pouvons enregistrer presque tout. C’est merveilleux. Mais une question dérangeante demeure : Est-ce que le fait de pouvoir tout conserver nous a peut-être rendus moins capables de retenir ? Vous vous rappelez sans doute des poèmes de plusieurs centaines de vers transmis oralement de génération en génération … Eh bien, une fois que c’est poétique, c’est déjà un chant.Ngoboka m’éclaire alors là-dessus … ‘tout poète est chanteur, mais tout chanteur n’est pas poète’: Un chanteur peut avoir une voix extraordinaire, et peut émouvoir des milliers de personnes. Mais le poète possède quelque chose d’autre : la capacité de créer des mots et des images, produire des idées, convoquer des émotions qui n’existaient pas encore. Le chanteur peut alors prendre cette création et lui donner une seconde vie. Voilà pourquoi les noms de Byusa, Iyamuremye, Ngirabanyiginya, Cyprien Rugamba et d’autres grands créateurs ne devraient pas être uniquement des noms que nous citons avec nostalgie. Ils devraient nous poser une question : Qu’est-ce qui leur permettait de créer des œuvres qui résistent au temps ?Et pourquoi, à une époque où nous avons plus d’outils que jamais — ordinateurs, logiciels, intelligence artificielle — avons-nous parfois l’impression que quelque chose s’est perdu ? Peut-être que ce qui manque n’est pas la technologie. Peut-être que c’est le temps … Le temps d’apprendre, le temps d’écouter, le temps de recommencer, le temps de se tromper, le temps de regarder un lieu, une personne ou une idée suffisamment longtemps pour y découvrir quelque chose que les autres ne voient pas.Une chanson de cinq ou huit minutes peut parfois ...
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