Miser sur les icônes des années 1980, saturer l’espace public et inscrire une série dans la durée : pour sa cinquième et dernière saison, Stranger Things déploie une stratégie marketing d’une ampleur rarement vue. Derrière les pop-up stores, les collaborations de marques et les événements géants orchestrés par Netflix, un fil rouge relie la narration, l’esthétique et la promotion : la nostalgie.
Depuis son lancement en 2016, la série des frères Duffer a bâti son identité sur un imaginaire très concret, fait d’objets immédiatement reconnaissables. Téléviseurs à tube cathodique, cassettes audio, walkmans, talkies-walkies, flippers ou bornes d’arcade : ces artefacts des années 1980 ne servent pas seulement de décor. Ils agissent comme des déclencheurs émotionnels.
Mais l’efficacité de cette nostalgie dépasse la simple accumulation d’objets vintage. Elle repose aussi sur l’association à des marques emblématiques, devenues un véritable langage visuel de la culture pop. Les placements de produits, assumés, participent à la crédibilité de l’univers. Boissons comme Coca-Cola ou Sunny Delight, objets technologiques – radios Sanyo, radio-cassettes, casques stéréo KOSS – ou encore produits associés à l’enfance : crayons Crayola, pâte à modeler Play-Doh, Bisounours, G.I. Joe ou Rainbow Brite. Ces références matérialisent une époque que certains spectateurs ont vécue, et que d’autres idéalisent ou fantasment.
La chercheuse Svetlana Boym parlait de nostalgie « restauratrice » : un passé reconstruit, lissé, présenté comme un refuge face à un présent perçu comme plus anxiogène. C’est exactement ce que met en scène Stranger Things. Hawkins, la ville fictive de l’intrigue, incarne une banlieue américaine idéalisée, héritée de la guerre froide : tranquillité domestique, vie centrée sur l’enfant, télévision, convivialité. Un décor rassurant, régulièrement fissuré par l’irruption du monde à l’envers. Plus la menace progresse, plus l’esthétique nostalgique se densifie, soutenue par une bande-son saturée de tubes des années 1980.
Cette nostalgie fonctionne comme un rempart symbolique. Les héros grandissent au fil des saisons, passant de l’enfance à l’âge adulte, mais évoluent dans un monde figé par des repères familiers. Par effet miroir, le spectateur avance lui aussi dans le temps. C’est là l’intuition centrale des frères Duffer : transformer la nostalgie en espace émotionnel partagé, capable de rassembler plusieurs générations autour d’un passé commun recomposé.
Pour ce dernier chapitre, Netflix pousse la logique nostalgique jusqu’au rituel. La diffusion est étalée en trois temps : Thanksgiving, Noël et le Nouvel An. En s’ancrant dans ce calendrier affectif, la série devient elle-même un rendez-vous mémoriel. La nostalgie du passé reconstitué se mêle à celle du présent : les spectateurs regardent la fin en se souvenant de la découverte de la série près de dix ans plus tôt. Avec le slogan « One last adventure », Stranger Things célèbre sa conclusion à l’échelle mondiale. Événements participatifs, animations urbaines, expériences physiques et virtuelles accompagnent la fin du récit. La série s’achève, mais son imaginaire, lui, s’installe dans la durée, prolongé par des projets dérivés comme la pièce The First Shadow ou la série animée Chroniques de 1985. Stranger Things quitte l’écran, mais s’inscrit définitivement dans la postérité culturelle.
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