«Saisons rouges», quand l’extrême gauche japonaise voulait du sang et des armes
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Inspiré d’une histoire vraie, le nouvel album du Franco-Japonais Isao Moutte raconte la dérive autoritaire et sanglante d’un groupe de communistes nippons hostiles à la guerre du Vietnam.
C’est un album rouge. Rouge comme le sang qui coule ou comme la couleur du communisme. Mais c’est aussi un album en noir et blanc, la plume et l’encre de Chine étant les outils de prédilection de son auteur, le Franco-Japonais Isao Moutte, qui – des années après – s’est lancé dans un projet dont l’idée lui a été soufflée par sa mère.
Un épisode marquant du Japon des années 70Si le récit est « librement inspiré de l’affaire du chalet Asama » comme indiqué sur la page de garde, c’est bien un épisode marquant du Japon des années 70 que nous relate l’auteur. Tout commence par ce que l’on pourrait appeler le « mai 68 japonais », période de révolte étudiante contre le capitalisme, contre la présence militaire américaine dans l’archipel consécutive à la Seconde Guerre mondiale, et contre le soutien logistique japonais aux États-Unis pendant la guerre du Vietnam (1955-1975) : outre l’utilisation des bases américaines dans l’archipel, des entreprises privées nippones ont produit et fourni les composants chimiques nécessaires à la fabrication de bombes au napalm. D’où la colère des manifestants, qui s’est notamment traduite par l’attaque de la gare de Shinjuku le 21 octobre 1969, destinée à empêcher la circulation des trains transportant du carburant destiné à l’armée américaine. C’est par cette séquence que démarre Saisons rouges.
Pacifisme et lutte armée débridéeParmi les manifestants, de nombreux militants communistes qui adhéreront à la future Armée rouge japonaise, rebaptisée « Armée pourpre » par Isao Moutte. Au fil de l’album, ces jeunes idéalistes, imprégnés à la fois d’idéologie maoïste et marxiste-léniniste, vont conjuguer leur pacifisme affiché avec une lutte armée débridée, qui n’hésite pas à recourir à la violence terroriste contre les intérêts américains ou israéliens (le mouvement a entretenu des liens étroits avec le Front populaire de libération de la Palestine) et contre les forces de l’ordre japonaises.
Emprise et violences psychologiques, verbales et physiquesLe grand intérêt de l’album est de nous faire entrer au cœur même de l’organisation. Isao Moutte nous fait assister aux réunions secrètes et met en scène quelques actions d’éclat plus ou moins violentes. Il nous fait découvrir aussi les certitudes des leaders, mais aussi les atermoiements et les
doutes de plusieurs militants, qui paieront cher leurs hésitations. Basé sur l’autocritique, le fonctionnement interne à l’organisation dérape de plus en plus souvent vers un autoritarisme qui se traduit par une emprise grandissante, par des violences psychologiques, verbales et physiques répétées, jusqu’à des exécutions sommaires, au nom d’une prétendue « pureté » de l’engagement révolutionnaire. Une escalade marquée par le siège du chalet où s’étaient retranchés ses révolutionnaires qui avaient pris l’aubergiste en otage.
Une gauche largement discréditéeL’affaire, très médiatisée à l’époque, a durablement marqué l’opinion publique japonaise, et marqué au fer rouge une gauche ainsi largement discréditée : depuis sa création en 1955, le Parti libéral démocrate (PLD-droite libérale conservatrice) a pratiquement toujours participé au gouvernement du pays (mis à part un intermède de dix mois en 1993-1994 et durant les années 2009-2012).
Saisons rouges, Isao Moutte (Sarbacane)