Dans les salons du Paris de mille huit cent quatre-vingt-dix, Auguste Rodin parlait de Camille Claudel avec une générosité qui semblait sincère. Il la nommait son élève la plus brillante. Il la présentait aux collectionneurs, rédigeait des lettres de recommandation, prononçait son nom devant les jurys officiels. Ce Rodin-là a existé, et les documents l'attestent. Mais il y eut un autre Rodin, celui qui surgissait lorsqu'elle cessait d'être son ombre pour devenir sa rivale. Ce Rodin n'a laissé nulle lettre signée. Il a laissé des silences, des absences, des gestes que ses biographes ont dû reconstituer pièce par pièce, à la manière de qui restaure une sculpture dont la moitié du visage manque. Entre le milieu des années mille huit cent quatre-vingt et la décennie quatre-vingt-dix, Claudel commença à produire une œuvre personnelle, dotée d'une identité de plus en plus reconnaissable: des corps torsadés, des gestes d'une intimité presque indécente pour l'époque, un style que les critiques d'alors décrivaient comme plus audacieux que celui de Rodin lui-même. Elle voulait être jugée comme sculptrice, et non comme la disciple de quiconque. En mille huit cent quatre-vingt-quinze, l'État français lui commanda une version en marbre de son œuvre Sakuntala, sous le titre Vertumne et Pomone. Rodin, membre influent des cercles qui décidaient de ces commandes, appuya la démarche. En public, le maître ouvrait les portes. Voici le détail que nul n'attendrait d'une femme dont on ne garde aujourd'hui que le souvenir d'une victime tragique: Camille Claudel se battait. Avec les marchands, avec les critiques, avec Rodin lui-même, à grands cris, dans des lettres qu'elle qualifiait elle-même d'incendiaires. Elle n'était point fragile. Elle était farouche. Elle exigeait qu'on retirât son œuvre des expositions si on la plaçait auprès de celle de Rodin, car elle craignait — et les documents lui donnent raison — que l'ombre du maître n'absorbât le moindre de ses accomplissements avant que le public ne pût le reconnaître comme sien. Et c'est ici que le récit se renverse. Des historiens ayant recoupé la correspondance de l'époque, y compris celle du critique et ami intime de Claudel, Mathias Morhardt, décèlent un schéma troublant: ce soutien même de Rodin, qui permettait à la critique de prendre au sérieux une femme sculptrice, dans un monde qui, par défaut, s'y refusait, était aussi ce qui la maintenait enchaînée à lui. Sans son nom dans la conversation, elle n'obtenait aucune salle. Avec son nom dans la conversation, elle ne cessait jamais d'être son élève. Nul document prouvant une intention de sabotage délibéré n'est nécessaire pour reconnaître le mécanisme: Rodin avait besoin qu'elle eût besoin de lui. Surgit alors la phrase qui résume tout le piège, celle que ses propres contemporains employèrent pour décrire ce qui se tramait dans cet atelier: il lui apprit où trouver l'or, et cet or, dit-il lui-même, fut toujours le sien. La main même qui l'éleva fut celle qui décida jusqu'où elle pourrait grandir. Dans les années qui suivirent la rupture, Camille se mit à accuser publiquement Rodin et un prétendu groupe de conspirateurs de lui voler ses idées et de saboter sa carrière. Ses biographes se divisent aujourd'hui, et cette division constitue la triangulation impossible à résoudre. Les uns soutiennent que les accusations reposaient sur un fondement réel: le blocage a existé, attesté par des lettres et des absences dans les catalogues. D'autres voient dans cette méfiance grandissante le premier signe clinique d'une détérioration qui s'aggraverait par la suite. Et une troisième voix, celle de ceux qui défendent Rodin sans nier ses contradictions, rappelle qu'il n'eut jamais l'obligation, ni légale ni sociale, de risquer sa position au profit de la sienne, et qu'à une époque dépourvue de protections pour les femmes artistes, l'insolite ne fut pas qu'il la limitât, mais qu'il l'ait soutenue autant qu'il le fit. En mille huit cent quatre-vingt-dix-huit, Camille rompit la relation de manière définitive. Peu auparavant, elle avait achevé L'Âge mûr, l'œuvre par laquelle s'ouvre cette histoire: l'homme entraîné par la vieillesse, la jeune femme agenouillée qui ne parvient pas à le retenir. De nombreux historiens lisent cette sculpture comme sa propre déclaration allégorique de l'abandon, ciselée dans le bronze avant que les mots ne pussent la dire. Demeure alors la question qu'aucun document ne tranche: fut-ce la jalousie d'un homme peu sûr de lui face au talent qu'il avait lui-même découvert, ou la protection calculée d'un héritage qui ne pouvait souffrir un second nom dans la même vitrine? Tu viens d’écouter un dossier d’ORIGINS, un podcast documentaire. La voix a été créée par intelligence artificielle ; aucun enregistrement réel n’a été utilisé. Chaque récit naît d’une recherche ...
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