エピソード

  • 1960 : De l’idylle de Marilyn Monroe à la ferveur d’Eddy Mitchell et Johnny Hallyday
    2026/05/31
    En 1960, la ville de Bastogne s'est relevée de ses ruines, quinze ans après avoir été le théâtre de la féroce bataille des Ardennes. Le mémorial du Mardasson domine désormais la cité, attirant les premiers pèlerins et vétérans américains venus photographier les lieux de leur jeunesse, tandis que l'économie locale, autrefois purement agricole, commence à se structurer autour de ce tourisme mémoriel. C'est dans ce décor de reconstruction que nous rencontrons Fernand Lambert, un boucher-charcutier de quarante-huit ans au rire communicatif, qui tient son commerce rue du Vivier. Son épouse Martine, professeure de piano, et leurs enfants Robert et Cécile, mènent une vie rythmée par les traditions ardennaises, entre le ramassage des bidons de lait sur la place MacAuliffe et les messes dominicales où la communauté se retrouve en habits de fête. Pourtant, derrière cette apparente quiétude provinciale, le monde est en train de basculer. Chaque matin, debout derrière son comptoir, Fernand lit L'Avenir du Luxembourg et découvre que 1960 est l'année de l'Afrique : dix-sept nations accèdent à l'indépendance, dont le Congo belge le 30 juin, marquant une rupture historique et financière pour la Belgique. Parallèlement, aux États-Unis, le jeune et charismatique John Fitzgerald Kennedy est élu président, promettant de rajeunir l'image du pouvoir américain.

    En Belgique, la tension monte avec la grève de l'hiver 1960-1961 provoquée par la « Loi Unique » du gouvernement Eyskens. Si Bastogne reste plus calme que le reste de la Wallonie embrasée par les manifestations syndicales, Fernand sent la fracture sociale grandir entre les nantis et ceux qui n'ont rien. Heureusement, le pays s'unit en décembre autour d'un événement féerique : le mariage du roi Baudouin avec Fabiola, retransmis en direct à la télévision. Pour les Lambert, c'est l'occasion d'étrenner leur tout nouveau téléviseur Philips noir et blanc, un cadeau de Saint-Nicolas qui change radicalement leurs soirées au salon. La culture s'invite également par les écrans de cinéma où Marilyn Monroe et Yves Montand partagent l'affiche du film musical Le Milliardaire. Leur idylle passionnée née durant le tournage alimente les chroniques hollywoodiennes, tandis que Marilyn ensorcelle le public avec son interprétation de « My Heart Belongs to Daddy ». À Bastogne, les adolescents de la maison se disputent la bande dessinée de l'année, Tintin au Tibet, un récit d'amitié pure signé Hergé qui démontre que la fidélité peut vaincre tous les obstacles.

    La révolution est aussi musicale et se vit lors des « booms », ces soirées dansantes organisées chez les copains où l'on découvre le twist. Venu des États-Unis avec Chubby Checker, ce mouvement planétaire est adopté en France par Eddy Mitchell et ses Chaussettes Noires. Pour danser le twist, il suffit d'écraser une cigarette imaginaire sur le sol, une gestuelle que les adolescents pratiquent avec ferveur lors de soirées près du char Sherman de la place. Même les parents, Fernand et Martine, tentent quelques pas de danse dans leur salon sur ces nouveaux rythmes, délaissant un instant les classiques de Georges Brassens avec « L'Orage », de Johnny Hallyday qui chante « T'aimer follement », ou la célèbre « Valse à mille temps » de Jacques Brel. Entre les échos douloureux du passé mémoriel de la guerre et l'effervescence d'un futur qui s'accélère à travers le prêt-à-porter et la télévision, l'année 1960 s'impose comme un pivot collector, où la Belgique provinciale s'ouvre enfin aux bruits et aux couleurs du monde moderne
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  • 1979 : De la poésie de Francis Cabrel au choc punk de The Clash et la fin d'une ère minière
    2026/05/30
    En 1979, la ville de Mons, capitale du Hainaut réputée pour sa Grand-Place baroque et son beffroi classé à l’UNESCO, s’apprête à tourner la page d’une décennie contrastée. Dans la rue de Nimy, au cœur d’une maison en brique grise où un chat roux nommé Doudou veille sur le jardin, la famille Dubois vit au rythme des dernières heures du Borinage minier. André, agent de maîtrise aux charbonnages, observe avec une certaine mélancolie les terrils qui dominent l’horizon, sentant que l’ère du charbon s’essouffle irrémédiablement alors que les complexes ferment les uns après les autres. Paulette, son épouse, secrétaire à la Chambre de Commerce, apporte une structure indispensable au foyer alors que l’économie est mise à mal par le deuxième choc pétrolier consécutif à la révolution iranienne et à la chute du Shah à Téhéran. Le quotidien des Dubois, marqué par un hiver d’une rigueur historique où la neige enveloppe la cité de janvier à mars, s’inscrit dans un décor typique des années septante avec ses meubles en acier, ses papiers peints aux formes géométriques et sa cuisine en formica aux tons orange. On y consomme encore de larges tartines de pain blanc au beurre frais et au sucre véritable, sans se soucier du bio, tandis que les adolescents de la maison, Éric et Valérie, affichent les codes vestimentaires de l'époque, entre pantalons pattes d’éléphant et robes en coton coloré parfumées au patchouli.

    Sur le plan international, 1979 est une année de bascules géopolitiques majeures que la famille suit dans les colonnes du journal La Province. André et son fils Éric commentent la signature du traité de paix historique entre l’Égypte d’Anouar el-Sadate et l’Israël de Menahem Begin, une lueur d’espoir récompensée par le prix Nobel de la paix. Parallèlement, l’arrivée de Margaret Thatcher, la « Dame de Fer », au poste de Premier ministre britannique, annonce des temps difficiles pour les syndicats miniers, un écho direct aux inquiétudes sociales qui grondent en Belgique sous le gouvernement fragile de Wilfried Martens. Malgré ce climat d’incertitude, la vie culturelle montoise reste vibrante. Paulette, passionnée de théâtre au sein du Cercle royal dramatique de Mons, dévore les classiques de Simenon ou les succès de Romain Gary comme La Vie devant soi. Elle entraîne même son mari voir le film polémique des Monty Python, La Vie de Brian, dont l'humour provocateur assure un succès retentissant malgré les protestations de certains croyants. La famille vibre également pour ses traditions locales, notamment la Ducasse de Mons et le combat du Lumeçon, ce rituel unificateur célébré le week-end de la Trinité où, selon la jeune Valérie, toute la ville semble avoir le même âge.

    La bande-son de cette fin de décennie est le théâtre d’une véritable révolution sonore qui anime les étages de la maison de la rue de Nimy. Au deuxième étage, Éric accumule les vinyles, plaçant l’album London Calling des Clash au sommet de sa collection affective, fasciné par l’énergie punk d’une pochette devenue iconique et par le refus du groupe de laisser l’argent dicter l’accès à la musique. Il suit également avec intérêt la fin symbolique du disco, marquée par la « Disco Demolition Night » de Chicago où des milliers de disques furent dynamités dans un stade de baseball. À l'inverse, dans sa chambre de treize ans, Valérie préfère la douceur de la chanson française, écoutant en boucle son idole Richard Cocciante et son célèbre Coup de soleil. Elle s’émeut devant la déclaration d'amour de Francis Cabrel à son épouse dans Je l’aime à mourir, un succès phénoménal, tout en fredonnant les airs de Daniel Balavoine ou l'élégance de Manureva chanté par Alain Chamfort sur des paroles de Gainsbourg. Entre les aspirations d’une jeunesse en quête de nouveaux rythmes et les réalités d’un monde industriel qui s’efface, l’année 1979 demeure pour les Dubois une période collector inoubliable, suspendue juste avant le saut vers les années quatre-vingt.
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  • 1974 : Du sacre d'ABBA à la ferveur de Mike Brant et la naissance de l’ère Giscard
    2026/05/24
    En 1974, un vent de liberté souffle sur un village bordant la Meuse, à quelques kilomètres de Liège, où Katia et Anne, deux adolescentes de seize ans, profitent d'un week-end d'indépendance sans précédent. Leurs parents viennent de s'éclipser vers la Champagne à bord d'une rutilante Volkswagen Scirocco rouge, laissant derrière eux une traînée de recommandations maternelles aussitôt oubliées au profit de l'effervescence de la jeunesse. Les deux amies se laissent choir avec délice sur des poufs en cuir, symbole d'une époque où la protection animale n'était pas encore au cœur des débats et où les manteaux de vison ou d'hermine ornaient les épaules de ces dames, bien avant que l'influence de Brigitte Bardot ne change les mentalités. Bravant les interdits, elles allument des cigarettes Kent à bout doré, savourant leur autonomie dans un salon où la fumée se mêle aux rêves de soirées dansantes, avant de se maquiller dans une salle de bain aux pavés roses en s'inspirant du regard iconique de Twiggy.

    Le quotidien de cette année collector se dévoile dès le petit-déjeuner, au rythme lent d'un percolateur où l'on mélange la chicorée Pacha au café Chat Noir pour en atténuer l'amertume. Dans la cuisine au mobilier en formica rouge, les filles écoutent le transistor qui diffuse les nouvelles du monde. Le journaliste Robert Stéphane y annonce l'élection de Valéry Giscard d'Estaing à la présidence française face à François Mitterrand, un tournant marqué par la célèbre phrase sur le « monopole du cœur ». VGE incarne alors une modernité dynamique, abaissant la majorité à dix-huit ans et ouvrant la voie à l'autorisation de l'IVG, tout en s'invitant à la table des Français. En Belgique, on s'enthousiasme pour les nouveautés automobiles comme la Citroën CX ou la Golf dessinée par Giugiaro, tandis que les enfants découvrent les tout premiers Playmobil et s'émerveillent devant le gentil monstre Casimir dans l'émission culte « L'île aux enfants ».

    L'évasion se poursuit vers Liège, où les adolescentes se rendent en autobus pour faire du lèche-vitrine et s'acheter des collants ou des sous-pulls en acrylique, indispensables de la garde-robe des années septante. Elles s'offrent une séance de cinéma mythique au Forum, rue Pont d'Avroy, pour s'immerger dans l'atmosphère luxueuse du « Crime de l'Orient Express » de Sidney Lumet. Sous les dorures Art déco, elles admirent le casting prestigieux composé de Lauren Bacall et Ingrid Bergman, tout en dégustant des bonbons acidulés. Après la séance, la discussion se poursuit à la Cafétaria autour d'un Coca-Cola en bouteille de verre, dans un brouhaha où l'on évoque déjà le premier best-seller d'un certain Stephen King intitulé « Carrie ». C'est aussi l'époque où les garçons, vêtus de blousons de cuir et de pantalons « pattes d'eph », se parfument à l'Eau Sauvage de Dior et tentent de séduire en dégainant des briquets Zippo.

    La bande-son de 1974 est d'une richesse inouïe, dominée par le triomphe planétaire du groupe ABBA au concours Eurovision avec le titre « Waterloo ». Lors d'une « boum » chez leur copine Nicole, les disques s'enchaînent sur le pick-up : le rythme énergique du « Chalala » de Claude François cède la place à la mélancolie des slows de Mike Brant. Katia tombe sous le charme de Rudy, le DJ de la soirée parfumé à l'Eau de Givenchy, tandis que résonnent « Le premier pas » de Claude-Michel Schönberg et les envoûtants « Mots bleus » de Christophe, fruit d'une collaboration avec le jeune parolier Jean-Michel Jarre. C'est aussi le début de l'histoire d'amour artistique entre France Gall et Michel Berger avec « La déclaration d'amour ». Entre les éclats de rire sur « Sugar Baby Love » des Rubettes, les pas de danse sur le « J'ai dix ans » d'Alain Souchon et l'hymne nostalgique « Bruxelles » de Dick Annegarn, 1974 s'inscrit comme l'année de toutes les découvertes et d'un premier amour qui s'esquisse sur un carrelage moucheté
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  • 1967 : De la ferveur d'Adriano Celentano à l'élégance d'Eddie Mitchell et France Gall
    2026/05/23
    L’année 1967 s’ouvre sur le décor industriel de Hougré, près de Liège, où la fumée de l’usine Cockerill dessine l’horizon des cités ouvrières en briques rouges. C’est là, dans une maison où le poêle à charbon ronronne pour réchauffer les cœurs, que vit la famille Rousseau, unie par l'héritage de l’immigration italienne entamée après la guerre pour pallier le manque de main-d’œuvre en Belgique. Dans la cuisine, les effluves de sauce tomate à l’ail et au basilic se mêlent aux sons d’un transistor diffusant tour à tour des mélodies italiennes et françaises. Bruno, le père, a quitté les charbonnages de Cheratte pour le feu des hauts fourneaux, mais retrouve la paix dans son potager soigneusement cultivé, où les tomates et le basilic rappellent la terre natale. Son épouse Rosaria orchestre le quotidien, entre les lettres envoyées en Italie et les recettes belges apprises des voisines. Leurs trois enfants, Gianni, Sylvana et la petite Adriana, incarnent cette jeunesse belgo-italienne pleine de rêves : Gianni se prépare à devenir enseignant, tandis que ses sœurs s’imaginent déjà coiffeuse ou chanteuse, baignées dans une ambiance où les deux cultures finissent toujours par se rejoindre autour de la table familiale, en écoutant Adriano Celentano ou France Gall.

    Le monde de 1967 est pourtant loin d'être aussi paisible que le jardin des Rousseau. Chaque soir, Gianni lit le journal à son père pour qui le français écrit résiste encore, lui traduisant les nouvelles d'une planète en ébullition. Ils découvrent avec stupeur la Guerre des Six Jours au Proche-Orient et l’essor du mouvement hippie à San Francisco, symbole d’une rébellion psychédélique contre les conventions. L’Italie est également secouée par les prémices de mai 68 dans les universités et par le suicide tragique du chanteur Luigi Tenco lors du festival de San Remo, un choc qui résonne jusque dans les foyers immigrés. La Belgique, elle, pleure la disparition du génie surréaliste René Magritte, tout en se réjouissant des succès sportifs du Standard de Liège. Pourtant, une note d'optimisme souffle depuis Montréal grâce à l'Expo 67, dont les pavillons futuristes fascinent Rosaria, qui garde précieusement une carte postale du pavillon américain comme une fenêtre ouverte sur un avenir moderne et prometteur.

    La musique occupe une place centrale dans cette année de transition, offrant une bande-son éclectique qui anime la chambre des enfants. On y écoute les vinyles d’Adriano Celentano pour garder le lien avec les racines, mais c'est le virage soul et pop d'Eddie Mitchell avec son titre « Alice » qui séduit les sœurs Rousseau, fascinées par cette figure de femme mystérieuse et indépendante. On s'amuse aussi sur l’ironie de Jacques Dutronc dans « J'aime les filles », le génie de Serge Gainsbourg avec « Comic Strip », ou encore la poésie de Claude Nougaro. Le succès de Nino Ferrer avec « La maison près de la fontaine » rappelle subtilement que l'artiste est d'origine italienne, renforçant ce sentiment d'appartenance partagée. En soirée, alors que le petit écran diffuse les images rassurantes de « Bonne nuit les petits », les adolescents se plongent dans la lecture, découvrant le fantastique de Dino Buzzati avec « Le K » ou la science-fiction romantique de René Barjavel dans « La Nuit des temps ». Entre les ronflements du poêle, les espoirs de la nouvelle génération et les grandes avancées médicales comme la première transplantation cardiaque du docteur Christian Barnard, 1967 s'affirme comme une année collector où la chaleur humaine défie la grisaille industrielle.
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  • 1969 : De l’épopée lunaire d'Armstrong au scandale de Gainsbourg et la liberté de Jacques Brel
    2026/05/17
    L'année 1969 s'ouvre sur un paysage bucolique dans le village de Dave, en banlieue namuroise, où les falaises calcaires plongent majestueusement dans la Meuse. Dans une maison de maître à la façade de brique et pierre bleue, la famille Renard vit au rythme des traditions et des premiers souffles d'une modernité irrésistible. Maurice, le père et directeur de l'école communale, partage ses vendredis soirs au café Le Rocher, tandis qu'Ivette s'évade à travers la lecture, une habitude encore singulière dans ce village où les femmes travaillent rarement hors du foyer à cette époque. La vie locale est encore rythmée par des figures emblématiques comme Fernand Gilson, sonneur de cloches à l'église Saint-Martin depuis trois générations, dont les carillons règlent la vie des habitants, du premier coup de cloche pour les fidèles éloignés à la grande envolée finale précédant l'office dominical. Pourtant, ce monde de traditions, où le garde-champêtre maintient encore l'ordre, s'apprête à être percuté par des avancées technologiques spectaculaires, à commencer par le vol d'essai du Concorde en mars, dont la silhouette effilée et le bruit de tonnerre fascinent le jeune Nicolas Renard au point qu'il en tapisse les murs de sa chambre.

    Le véritable basculement vers l'extraordinaire se produit en juillet 1969 avec la mission Apollo 11. Maurice a investi dans un téléviseur Philips de 20 pouces spécialement pour l'occasion, permettant à toute la famille de veiller dans le salon pour assister à l'inconcevable : Neil Armstrong posant le pied sur la surface lunaire. Ce moment, suivi par 650 millions de personnes à travers le monde, marque profondément les enfants Renard, de Luc qui dessine des fusées à Christine qui s'endort de fatigue, unis dans la contemplation de ce « petit pas pour l'homme ». Cette quête spatiale offre un contraste saisissant avec la réalité terrestre, assombrie par la persistance de la guerre du Vietnam malgré les promesses de paix de Richard Nixon, et l'aggravation des tensions en Irlande du Nord. En Belgique, l'heure est aussi aux transformations structurelles sous l'égide de Gaston Eyskens, qui prépare les grandes réformes de l'État, tandis que le quotidien des citoyens change avec l'inauguration du métro de Bruxelles et l'obligation nouvelle d'obtenir un permis de conduire pour circuler. Le sport apporte son lot de fierté nationale grâce à Eddy Merckx, qui entre dans la légende en remportant son premier Tour de France avec une domination écrasante sur six étapes.

    La bande-son de 1969 est celle d'une rupture culturelle majeure, portée par l'esprit de Woodstock qui rassemble 400 000 personnes dans la boue de l'État de New York pour célébrer la musique et la paix. Dans sa chambre qui sent le vernis à ongles, Christine aligne ses 45 tours tandis que son frère Luc rêve d'avoir pu assister aux performances hallucinées de Carlos Santana ou de Jimi Hendrix. En Europe, la provocation s'invite dans les foyers avec le titre sulfureux de Serge Gainsbourg et Jane Birkin, « Je t'aime moi non plus », dont l'interdiction par la BBC et la condamnation par le Vatican ne font que renforcer le succès retentissant. Le paysage musical est également bousculé par l'adaptation française de la comédie musicale « Hair », qui lance la carrière de Julien Clerc. Ce spectacle contre la guerre du Vietnam choque l'opinion par la nudité de ses interprètes et son apologie de la vie en communauté. Pendant ce temps, Jacques Brel prend une décision radicale en abandonnant les concerts pour se consacrer au cinéma et à la voile, un choix que la famille Renard commente avec un mélange de regret et d'admiration pour le courage de l'artiste. Cette transition vers le septième art se concrétise avec le succès de « Mon oncle Benjamin », où Brel incarne un médecin épicurien, un rôle paillard qui séduit les spectateurs namurois fréquentant le Marivaux ou le Caméo. Entre les exploits lunaires, les révolutions musicales et la fin des figures villageoises traditionnelles, 1969 s'impose comme une année charnière où l'humanité a définitivement changé de dimension.
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  • 1978 : De l’opéra rock Starmania au punk de Blondie et The Police
    2026/05/16
    L'année 1978 s'ouvre sur une atmosphère de dualité, entre tradition bourgeoise et révolte électrique, que la famille Pirard vit intensément à Visé, la plus ancienne ville de la province de Liège. Blottie entre la Meuse et les collines, à un jet de pierre de la frontière néerlandaise, Visé est le théâtre d'un étrange ballet hebdomadaire : les habitants franchissent la frontière pour faire leurs courses à Maastricht, où tout est moins cher, tentant ensuite de camoufler leurs victuailles sous les sièges des voitures pour échapper à la vigilance des douaniers. Dans la rue du Collège, Gérard Pirard, chef d'équipe à la cimenterie CBR de Lixhe, rentre de ses pauses de trois-huit avec le teint pâle de ceux qui travaillent dans l'ombre des grandes cheminées fumantes qui bordent le fleuve. Tandis que son épouse Marlène travaille à la célèbre librairie Wagelmans, leurs enfants, Stéphane et Nathalie, incarnent les aspirations contrastées de cette fin de décennie. Stéphane, dix-sept ans, se rêve en rockstar dans son garage avec son groupe les Crazy Boys, parvenant enfin à jouer le titre « Roxanne » du groupe The Police sans s'arrêter, tandis que Nathalie, quatorze ans, décore sa chambre de posters du groupe Téléphone tout en dévorant les thrillers psychologiques de Sébastien Japrisot.

    Le monde que les Pirard observent à la télévision couleur est en pleine mutation radicale. En Chine, Deng Xiaoping prend les commandes du Parti communiste et lance des réformes économiques majeures qui transformeront le pays en puissance industrielle, tandis qu'en Angleterre, la naissance de Louise Brown, premier bébé conçu par fécondation in vitro, suscite autant d'espoir chez les femmes que d'inquiétudes au sein de l'Église catholique. L'actualité internationale est également assombrie par l'horreur absolue du massacre de Jonestown en Guyane, où près de neuf cents fidèles d'une secte perdent la vie dans un suicide collectif au cyanure. En Belgique, la vie politique est marquée par une instabilité chronique et un chaos institutionnel : après le départ de Léo Tindemans et le bref intérim de Paul Van den Boeynants, Wilfried Martens émerge dans un climat de tensions communautaires exacerbées où Flamands et Wallons cherchent désespérément leur autonomie.

    Musicalement, 1978 est le terrain d'un affrontement passionné entre deux mondes. D'un côté, la disco règne sur les ondes et fait danser Marlène dans sa cuisine grâce aux succès de Boney M comme « Rivers of Babylon » ou le triomphe continu du groupe ABBA avec « The Name of the Game ». De l'autre côté, Stéphane rejette ces rythmes qu'il juge trop lisses au profit du punk et de la New Wave, s'enthousiasmant pour l'énergie brute des Sex Pistols ou des Clash. Le groupe Blondie, mené par l'iconique Debbie Harry, parvient à réconcilier ces deux univers avec l'album « Parallel Lines » et le tube « Heart of Glass », un titre que les musiciens trouvaient initialement trop commercial avant qu'il ne devienne leur plus grand succès mondial. En Belgique, le phénomène Plastic Bertrand explose avec « Ça plane pour moi », un hymne aux paroles absurdes qui s'empare des classements internationaux, de l'Australie au Royaume-Uni. Parallèlement, le cœur de Nathalie chavire pour l'opéra rock Starmania, le projet monumental de Michel Berger et Luc Plamondon porté par les voix de Daniel Balavoine, France Gall et Fabienne Thibeault, qui s'impose immédiatement comme un classique absolu de la culture francophone.

    La culture de 1978 se vit aussi dans l'intimité des pages lues à la lampe de poche. Nathalie passe ses nuits sur « L'été meurtrier », un roman à la tension tragique, tandis que Stéphane préfère s'évader avec les débuts du chat Garfield de Jim Davis ou les aventures de l'hôtesse de l'air Natacha, créée par le dessinateur liégeois François Walthéry. Entre les sorties au café Le Rallye et les après-midis passés clandestinement sur les berges de la Meuse avec un transistor et des bières chipées aux parents, cette année 1978 reste pour les Pirard une période charnière, où la douceur de la vie provinciale belge est bousculée par l'énergie d'une jeunesse prête à tout pour inventer son propre avenir
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  • 1975 : L'envol de Bruce Springsteen, la mélancolie de Christophe et le génie de Stanley Kubrick
    2026/05/10
    En ce dimanche de 1975, le village de Walain, niché dans le Brabant Wallon, s'éveille dans une atmosphère paisible où les effluves de pain chaud et de café marquent le début d'une journée de repos. C’est ici, dans une petite maison de la rue de la Station, que vit Michel Charlier, un adolescent de seize ans dont la chambre est un sanctuaire décoré de posters et de vinyles. Son père, Paul, sillonne les routes au volant de sa Peugeot 504 verte pour vendre du matériel agricole, tandis que sa mère, Denise, partage son temps entre la pharmacie locale et la tenue du foyer. Michel, qui rêve de devenir vétérinaire, navigue entre la rigueur de ses cours de sciences au collège et la soif de liberté propre à sa génération. Il passe ses loisirs avec ses copains dans le café du village, le centre du monde local, où l'on boit une Stella Artois en jouant au flipper ou au kicker sous des publicités Coca-Cola, au son des tubes d'ABBA ou des Bee Gees diffusés par le jukebox. C'est aussi l'époque des premiers émois et des chagrins d'amour, comme celui causé par Emma, une jeune fille au parfum de patchouli qui chantait les succès du groupe Il était une fois.

    Pourtant, sous cette apparente tranquillité rurale, 1975 est une année de bouleversements mondiaux majeurs que Michel découvre en parcourant le journal laissé par son père sur la table du salon. Le 30 avril, la chute de Saïgon marque la fin de la guerre du Vietnam et le retrait des États-Unis, prouvant à la jeunesse que même la plus grande puissance militaire n'est pas invincible. En Espagne, la mort de Franco met fin à trente-six ans de dictature, tandis que le Cambodge bascule dans l'horreur avec la prise de pouvoir des Khmers rouges. L'actualité apporte cependant une note d'espoir avec l'attribution du prix Nobel de la paix au dissident soviétique Andreï Sakharov, une nouvelle qui réjouit la famille Charlier malgré les tensions de la guerre froide. Sur le plan économique, la Belgique ressent durement les effets du premier choc pétrolier : le chômage grimpe et Paul Charlier constate que ses clients agriculteurs hésitent désormais avant d'investir dans du matériel lourd.

    L'évasion culturelle est donc plus que jamais nécessaire. Michel n'hésite pas à prendre le train vers Namur pour se rendre au cinéma l'Eldorado et y découvrir le chef-d'œuvre de Stanley Kubrick, Barry Lyndon. Ce film, célèbre pour sa photographie révolutionnaire réalisée à la lueur de la bougie avec des objectifs de la NASA, marque durablement l'esprit de l'adolescent par sa beauté picturale. À la télévision, ses parents se passionnent pour le lancement de l'émission littéraire Apostrophes par Bernard Pivot, qui rend les débats d'idées spectaculaires et évoque des scandales littéraires comme la supercherie de Romain Gary, alias Émile Ajar. La bande-son de l'année est particulièrement riche, dominée par la sortie de l'album Born to Run de Bruce Springsteen, qui apporte une énergie nouvelle au rock. Les radios diffusent en boucle L'été indien de Joe Dassin et les notes mélancoliques de Christophe dans Les Mots bleus, tandis qu'Alain Souchon clame « j'ai 10 ans » et que Pierre Perret amuse les foules avec Le Zizi. C'est enfin l'année où un jeune artiste belge, Claude Barzoti, enregistre dans l'indifférence la première version de son futur succès Madame. Entre les espoirs d'une jeunesse en quête de sens et les mutations d'une société en crise, 1975 demeure une année collector inoubliable.
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  • 1964 : De la Beatlemania à Malmedy avec Jacques Brel et Françoise Hardy
    2026/05/09
    Dans la vallée de la Warche, au cœur de Malmedy, l'année 1964 se dévoile à travers le quotidien de la famille Lejeune, installée dans une maison solide en moellons de grès. Henry, tanneur de métier à la tannerie Langen, incarne cette Belgique travailleuse des Trente Glorieuses où le plein emploi semble une certitude, tandis que son épouse Germaine s'occupe du foyer et de leurs deux enfants, Robert et Anne-Marie. Le matin, au rythme de la cuisinière à charbon, Henry parcourt le journal La Meuse, y découvrant un monde en pleine mutation : l'accession au pouvoir de Lyndon Johnson après le drame de Dallas, le vote historique de la loi sur les droits civiques aux États-Unis ou encore l'explosion de la première bombe atomique chinoise dans le désert, un événement qui fait craindre au père de famille une course à l'armement sans fin. Cette petite cité ardennaise, à l'histoire complexe entre la Belgique et l'Allemagne, conserve une âme à part, où l'on pense parfois en allemand tout en chantant en wallon lors du célèbre carnaval, le Cwarmé. C'est une période où les traditions artisanales, comme celles du chapelier ou du sabotier, commencent doucement à s'effacer devant une modernité irrésistible qui s'invite dans les chambres des adolescents. Robert, dix-sept ans, rêve déjà de ses futures études d'ingénieur à Liège tout en dévorant les albums de Ric Hochet ou les aventures de Gilles Jourdan, cachant soigneusement sous sa pile de bandes dessinées le premier album érotique Barbarella pour ne pas scandaliser ses parents. Sa sœur Anne-Marie, quatorze ans, préfère le charme des planches de Johan et Pirlouit et les gags de Boule et Bill, tout en vouant un culte à son idole, Johnny Hallyday, dont le poster orne fièrement son mur.

    Le monde culturel de 1964 est marqué par des chocs visuels et sonores qui traversent les frontières. Au cinéma Le Globe, Henry et Germaine s'émeuvent devant Le Train de John Frankenheimer, un film évoquant la résistance qui résonne avec force dans une ville où les souvenirs de la guerre ne sont pas une abstraction. Parallèlement, une révolution scientifique majeure se produit dans le silence des laboratoires Bell : la découverte accidentelle du rayonnement fossile du Big Bang par Penzias et Wilson, captant l'écho de la naissance de l'univers, une avancée qui leur vaudra plus tard le prix Nobel. Sur le plan sportif, le jeune Cassius Clay bouscule les codes en devenant champion du monde des poids lourds à Miami, clamant haut et fort sa propre grandeur. Mais c'est surtout la musique qui définit l'air du temps. L'invasion britannique débute officiellement le 7 février lorsque les Beatles atterrissent à l'aéroport JFK de New York devant des milliers de fans en délire, un moment fondateur de la culture populaire mondiale. On écoute en boucle The House of the Rising Sun du groupe The Animals, enregistré en une seule prise magistrale de quinze minutes, tandis que Robert tente d'en déchiffrer les paroles phonétiquement sur son transistor.

    La scène francophone n'est pas en reste, offrant un contraste savoureux entre l'élégance mélancolique de Françoise Hardy chantant Mon ami la rose et la verve jubilatoire de Jacques Brel qui, avec Les bourgeois, fait rire Germaine et rougir Henry. Les ondes diffusent également la voix poignante de Charles Aznavour dans La mamma ou la nostalgie d'Eddie Mitchell et Dick Rivers. L'année se clôture sur l'image paisible d'un dimanche d'hiver à Malmedy, où la neige efface les frontières sur les Fagnes, alors qu'Anne-Marie écoute Gilbert Bécaud rendre hommage à Nathalie sur la Place Rouge. Entre la dégustation d'une tarte au riz traditionnelle et l'effervescence du Cwarmé avec ses aguettes masquées, 1964 s'impose comme une année collector où la douceur de vivre belge côtoie les grands bouleversements du siècle.
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