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Lu Yuyu, « cartographe » des colères sociales en Chine

Lu Yuyu, « cartographe » des colères sociales en Chine

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En Chine, où les mouvements de contestation sont rapidement ensevelis sous le filtre de la censure, un homme continue de les documenter minutieusement sur son site internet. Lu Yuyu, ancien travailleur migrant devenu citoyen journaliste, s’échine depuis son exil au Canada à regarder, à scruter, les luttes sociales qui agitent son pays. « Je n’avais jamais vu d’images comme ça », lorsque Lu Yuyu découvre en 2012-2013 les premières vidéos de manifestations en Chine, il est immédiatement happé par un phénomène qui lui est alors étranger. « Je me suis rendu compte qu’il y en avait beaucoup mais que les gens n’en étaient pas conscients, malgré l’ampleur de certaines mobilisations, se souvient l’ex-travailleur migrant originaire de la province du Guizhou. Quand j'ai vu qu’il y avait autant de petits mouvements de résistance, alors j’ai commencé à fouiller par moi‑même ». 30 000 mobilisations Avec sa compagne de l’époque, Li Tingyu, il décide de systématiser ce travail de recension. Ensemble, ils créent le site « Fei Xingwen » - "sans nouvelles". Leur objectif : recenser les manifestations, les grèves, les rassemblements de défense des droits qui éclatent dans le pays. Depuis le Guizhou, ces « citoyens‑journalistes » compileront plus de 30 000 événements. Un travail assidu qui attire l’attention des autorités en juin 2016, à Dali dans le Yunnan, ils sont arrêtés. Accusés d’avoir publié des « informations non véridiques » et de « perturbation de l’ordre public en ligne », il croupit durant quatre années dans les geôles chinoises avant de sortir en 2020. Mais sa liberté n’est qu’apparente : « Après ma sortie de prison, ils me surveillaient constamment. À tout moment, peu importe où j’allais, ils venaient immédiatement me chercher. » À lire aussiUn dissident fuit la Chine à bord d'un canot pneumatique pour rejoindre la Corée du Sud Pour desserrer l’étau, il commence à se déplacer de province en province : Guangzhou, Sichuan, Fujian, Henan, puis Dandong, une ville à plus de 2 000 kilomètres de chez lui. Là, la fréquence des contrôles diminue. Mais la surveillance ne cesse jamais tout à fait, surtout dès qu’il se rapproche de zones frontalières. Les policiers locaux viennent jusqu’aux hôtels où ils séjournent. C’est finalement en profitant d’un week‑end qu’il parvient à tromper temporairement les services de renseignement. « J’ai acheté un billet d’avion pour le samedi… Et je me suis dépêché, j’ai pris l’avion vers une zone frontalière, dans le Xishuangbanna, se souvient le quadragénaire. Parce que ce jour‑là, je me suis dit que la Sécurité d’État était en congé et que, quand ils se rendraient compte, je serais probablement déjà hors de Chine. » Il laisse son ancien téléphone à Chengdu pour que son signal reste localisé dans cette ville et franchit la frontière vers le Laos, puis la Thaïlande. Quelques mois plus tard, en septembre 2023, il arrive au Canada, où il vit désormais. Loin de la Chine, Lu Yuyu n’a pas renoncé à son travail. Il a rebaptisé son projet « Hier » et continue de collecter les mobilisations sociales qui éclatent encore dans son pays. « Tous les sujets peuvent donner lieu à des contestations. Mais les rassemblements purement politiques se sont largement raréfiés le contrôle diffère selon le sujet, explique M. Lu. Par exemple, les problèmes entre propriétaires et promoteurs immobiliers, certains scandales sanitaires, eux sont relativement peu sensibles. L’opposition politique et la religion, ça, l’est nettement plus. » Selon lui, le nombre d’événements reste important, même si la censure rend leur documentation de plus en plus difficile. Les technologies de filtrage se sont perfectionnées, appuyées désormais par des outils d’intelligence artificielle : les plateformes bloquent les vidéos au moment même de leur chargement, ou les effacent en quelques minutes. À lire aussiCensure numérique: la Chine expérimente un modèle régionalisé « Parapluie rouge » Pour contourner cette surveillance, de nombreux internautes chinois adoptent un langage codé, allusif, que seuls les initiés comprennent. L’opposition directe au Parti communiste n’apparaît presque jamais noir sur blanc. Mais elle se niche dans des métaphores, des symboles. Lu Yuyu raconte ainsi qu’à la suite d’un accident médical de grande ampleur, certains automobilistes affichent des autocollants sur leurs voitures. D’autres publient des images comme celle d’un parapluie rouge, présenté comme un « parapluie protecteur de l’époque ». Un symbole que beaucoup interprètent comme une désignation indirecte du Parti communiste, rebaptisé « parapluie rouge » pour tromper la censure.
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